Préface

On arrive au bout de ce livre en se disant qu’effectivement la vie est un roman et en concluant « quelle histoire » …
Oui, mais quelle histoire ? Celle d’un homme ou l’Histoire ?
Disons que c’est «l’histoire d’un homme dans l’Histoire» de cette seconde moitié du 20e siècle en France et un peu ailleurs également.

Cela débute en 1950 dans l’Algérie colonisée encore «Française». Notre héros naît dans un milieu pauvre «Petit Blanc», un père forgeron (pour un futur responsable syndical de la sidérurgie ! cela ne s’invente pas…), une mère «courage» fortement présente pour ses enfants puisque le père meurt quand le héros Raphaël Garcia n’a que neuf ans.

On devine là une enfance fondatrice avec la figure du Père tôt disparu mais en guide de courage futur; l’indigence, l’extrême indigence qui soit vous écrase à jamais ou au contraire vous donne la rage de vaincre et la volonté de monter et de s’en sortir.

C’est ce chemin de l’essor que va emprunter Raphaël, il illustre paradoxalement les vertus de la méritocratie républicaine jusqu’à devenir… Patron. Il est vrai qu’il aurait voulu être architecte: « bâtisseur de rêves ».

Le syndicalisme est son premier ascenseur social. N’y a t’il pas un peu de rêve dans ce choix: le rêve d’une vie meilleure pour les autres ?
Son parcours politique est imprégné du déterminisme social. A l’origine, il est «OAS» comme son environnement «Petit Blanc»; puis, le retour en France, les contacts de la vie quotidienne, la découverte des injustices au travail l’entraînent tout naturellement vers l’adhésion au syndicalisme le plus radical de son époque: la CGT, mais on le notera anti stalinien dès le départ.
Il combattra donc le capitalisme et le stalinisme.

Les partis politiques ne parlent pas, ne parleront finalement jamais à Raphaël. Il préfère le syndicalisme de terrain, la proximité, les solutions immédiates apportées à des problèmes concrets. Il est et veut demeurer un homme libre … avec ses jardins secrets même au plus fort de son engagement syndical. Il y a dans ce livre des passages remarquables sur le syndicalisme de terrain, le seul qui soit capable de prendre réellement en compte les problèmes concrets des travailleurs.
J’ai pu d’ailleurs constater dans l’exercice de mes responsabilités professionnelles, en Sidérurgie, combien une partie de l’encadrement de terrain répugnait à aller au contact, pour entendre le discours et la réalité de la base, laissant ainsi le champ libre au syndicalisme de proximité quand il existait.

J’ai pu vérifier que le manager de terrain (ou le manager tout court d’ailleurs !) doit s’il veut réussir, marcher sur ses deux pieds, c’est-à-dire mobiliser le technique et le social. L’utilisation de ces deux leviers est fondamentale dans l’entreprise.

Des victoires concrètes Raphaël en a connu, et quelle joie il a du ressentir face au travail accompli, quelle satisfaction il a du savourer d’engranger des avancées concrètes, des progrès dans la vie des travailleurs qu’il représentait.

Il faut se régaler à la description de ces morceaux de bravoure sur la grève des conducteurs de locotracteurs à l’usine de Creil Montataire, et de la révolte des «abrutis» et autres «bagnards» à l’usine de la «Vieille Montagne» à Creil.

Ces deux mouvements sont exemplaires dans leurs déroulements et leurs conclusions. «Savoir arrêter une grève» lorsque les résultats acquis sont positifs pour le personnel en grève. Vérifier ainsi que le syndiqué est au cœur du syndicat et s’interdire que l’appareil syndical utilise la masse de travailleurs syndiqués ou non.
Il faut lire ces pages et l’analyse lucide de Raphaël Garcia sur le pouvoir syndical et sur la réalité du contre pouvoir syndical, qui n’existe que rarement quand elle existe. C’est dans la même perspective qu’il s’interroge sur l’intérêt réel des actions spectaculaires.

Raphaël a su les monter et les mener à bien, il ne nie pas en avoir retiré des satisfactions immédiates mais après… pour déboucher sur quoi ? De 1977 à 1988 Raphaël Garcia fut un acteur et donc un témoin privilégié des grandes luttes sociales qui ont accompagné la restructuration de la Sidérurgie.

Le Nord, la Lorraine, la région du Creusot, les Ardennes … Il fut de tous les grands conflits quand des dizaines de milliers d’emplois sidérurgiques étaient condamnés. Nous avions là des mouvements sociaux qui ont embrasé le pays tout entier.

Il faut à cet égard relativiser l’ampleur des mouvements actuels et l’on peut douter avoir à connaître dans le futur des restructurations d’une telle dimension.
Le charbon et l’acier ont dévoré beaucoup d’hommes. Ils ont suscité des réactions violentes que seul l’attachement passionnel au métier pouvait expliquer. Ce sont les métiers du feu…

Il fallait alors beaucoup de courage pour affronter ces problèmes et canaliser toutes ces énergies en gardant lucidité et tête froide. Raphaël Garcia a su mener ce combat. Il ne fut pas le seul, et il se découvrit heureusement des bonnes volontés, des esprits réalistes de tous les côtés.

Raphaël était du côté du «sans pouvoirs», lui l’homme de pouvoir, car Raphaël est un meneur, un leader qui aime le pouvoir, celui de faire bouger les choses, celui de résister.
Le syndicalisme de Raphaël Garcia est un syndicalisme de combat, c’est indéniable, mais à la différence de bien d’autres, il est ouvert à la négociation qui débouche sur l’évolution et le progrès. Ce n’est pas un conservateur.
Ainsi, il a l’honnêteté de reconnaître que l’accompagnement social de ces restructurations. (la CGPS) a permis d’éviter les grands drames sociaux, même s’il souligne le désarroi qu’engendre le déracinement, quand on change de régions. « Vivre et travailler au pays », le rêve des gens simples qu’il ne faut pas regarder avec ironie … Il prend donc ses distances avec Henri Krasucki, qui distinguait toujours le miel et le fiel que recèle tout accord. Ce dirigeant syndical recommandait de prendre le miel et de laisser le fiel aux autres.

La vraie vie ce n’est pas cela, et Garcia est dans la vraie vie. Raphaël est un réaliste :
Ainsi il comprendra très vite que le Taylorisme et la logique de poste doivent dans nos activités évoluer vers la logique de compétences et leur prise en compte.

Le syndicalisme de classe, de masse s’accommode bien du Taylorisme … Raphaël Garcia ne s’en satisfait pas : il veut un syndicalisme de progrès. C’est ainsi que dès 1978 (il a 27 ans) on le voit œuvrer et pousser pour une évolution industrielle de l’usine des Montataire dans l’esprit de la mobilisation des compétences des travailleurs.

Donc nous suivons la vie, le roman de la vie d’un homme engagé dans l’Histoire de cette fin du 20e siècle. A travers lui nous sont relatés les évènements sociaux et politiques de notre pays durant plus de 40 ans … avec des ouvertures sur l’extérieur: le Chili, la Chute du mur, l’Irlande et la mort de Bobby Sands.
C’est une chronique fidèle, elle n’est pas partiale mais partielle, car les sujets retenus aident à mieux cerner, à mieux comprendre le personnage Raphaël.
Les évènements retenus par Raphaël Garcia, dont on retrouve trace dans son livre, sont par leur choix une sorte de portrait en creux de l’homme Raphaël.

J’ai connu Raphaël Garcia presque à la fin de son engagement syndical. C’était en 1986, je me suis confronté à lui dans les négociations, j’ai admiré sa pugnacité et son habilité dialectique, s’appuyant sur une remarquable intelligence des situations. Je me souviens de lui comme de l’homme à moustache, sanglé dans son blouson de cuir noir.
Il dirigeait la délégation CGT… et était reconnu comme son leader incontesté. Je l’ai senti évoluer au début de l’année 1988. J’ai constaté alors que ses discours étaient moins tranchés, moins convaincus, notamment quand nous avons lancé la grande négociation sur « ACAP 2000 ». C’est-à-dire sur la prise en compte des compétences pour le personnel travaillant dans toute les usines de la sidérurgie française.

J’ignorais à ce moment là que Raphaël Garcia avait sur le terrain, dans son usine de Creil Montataire, réfléchi depuis de nombreuses années sur le sujet. Il est clair qu’il avait du mal à suivre les consignes attentistes et négatives de la CGT sur ce sujet.

J’ai admiré, j’admire encore, qu’il ait eu le courage de tout remettre en question, de se remettre lui-même en question par honnêteté intellectuelle, par fidélité à ses camarades de terrain et à ses luttes passées.
Ce n’est pas simple, après 19 ans d’engagement, de rompre tous les liens pour mener le combat autrement. Il l’a fait parce que Raphaël Garcia est un homme libre et qui ne renonce jamais. On voit d’ailleurs tout au long de ce livre transparaître son énergie, sa vitalité, son appétit de savoir, de comprendre pour agir. Mais de comprendre par lui-même, il ne se contente pas de «prêt à penser», que des appareils syndicaux ou autres voudraient lui faire accepter.

C’est pour cette raison d’ailleurs, pour cette liberté de ton que ce livre se dévore comme un roman. Et il faut surtout s’attarder sur le dernier chapitre, quand Bébert vient retrouver Raphaël dans sa maison pyrénéenne, après toutes les aventures syndicales et post syndicales de notre héros.

19 ans de combats syndical, 23 ans comme patron (et on ne voit pas pourquoi cela s’arrêterait…) et quel Patron ! … expert (reconnu) en mangement social. C’est un sacré chemin parcouru depuis Sidi Bel Abbés… son lieu de naissance.
Quand on cherche le lien, le fil conducteur qui parcourt ce livre et cette vie, c’est bien l’humain qui mobilise Raphaël Garcia. Il est incapable de demeurer impassible devant le drame des  «sans pouvoirs», ceux qui, par exemple, furent les victimes des grandes adaptations industrielles.

Prenons la sidérurgie: les «sans pouvoirs» ont vécu longtemps sous le parapluie du paternalisme (de la naissance à la mort) leur liberté au sens du libre arbitre n’existait pas. On pensait pour eux jusqu’au moment ou la pensée s’est fourvoyée. Ils en furent les victimes, les laissés pour compte des «erreurs d’anticipation».

Ils n’ont jamais eu l’occasion de prendre leur destin en main, de trouver un équilibre dans leur vie; mais comme le rappelait en 1989, un ouvrier cité par Raphaël Garcia :
«Comment trouver l’équilibre dans un monde en déséquilibre».
Raphaël l’a trouvé lui: Être en mouvement.

Ce qui le fait bouger, c’est le constat lucide sur le travail actuel dans l’entreprise, qui est de moins en moins vécu comme un moyen de réalisation de soi, mais comme une souffrance.
Ce qui le fait bouger, c’est la place du syndicalisme (dans notre pays du moins), qui n’est sûrement pas le levier susceptible de faire changer les choses, «bouger les lignes» comme on dit. Les chiffres sur le syndicalisme sont connus, mais leur rappel est accablant:

  • 1 600 000 syndiqués, soit moins de 7% de la population active.
  • La représentativité des syndicats en 2013 :

=>Ø CGT: 5.27% de la Population active.
=>Ø CFDT: 5.13% de la Population active.

Alors Raphaël Garcia ne désarme pas, il se bat pour un syndicalisme déconnecté de la politique et allégé du poids trop lourd des appareils.

Il se bat pour un syndicalisme de terrain, qui mette le syndiqué au cœur du système. Il rêve même d’un … cyber syndicat, constitué d’individus libres et responsables. Il dit aux Patrons, comme le Pape à ses fidèles, «N’ayez pas peur» de vos ouvriers, de vos syndicats, de la vie en définitive.

C’est cela la vie de Raphaël Garcia:

Être toujours insatisfait, ne jamais renier ses origines, mais au contraire les utiliser comme un tremplin, refuser le «prêt à penser».
Oser !… et toute sa vie, Raphaël Garcia a refusé de se coucher.

Il est resté debout et il a osé.

Jean-Claude GEORGES-FRANCOIS.