Introduction

La sidérurgie amputée, c’est la France qui boite » …. « Usinor est à nous »…. « Etchegaray, à la ferraille »…. « Usinor vivra »… « Mutations égales déportations »… « Ici, on assassine la sidérurgie française »… « Embauchez des jeunes »…

Mots d’ordres ou slogans de manifestations, inscriptions à la peinture sur les murs des usines, des cris du cœur…la tête de Bébert, ce fils de forgeron en est pleine. Ils ont marqué vingt ans de ma jeunesse , quelques peu enfouis dans ma mémoire. La médiatisation des sidérurgistes d’ArcelorMittal Florange a réveillé vingt ans d’un parcours particulièrement atypique.

Fruit de l’imagination, le « fils à Bébert » est né dans un jeu de rôles, que j’anime depuis plus de quinze ans, dans les séminaires « management social » d’Eurocedres. Le « fils à Bébert » est un jeune en CDD. Les stagiaires demandent son embauche en CDI. Les 10 000 cadres qui ont suivi ces séminaires connaissent le « fils à Bébert ». Ils en ont fait leur mascotte.

Tel un film, le « fils à Bébert » rassemble les souvenirs du parcours atypique de son père.

Bébert, est un syndicaliste rebelle, enthousiaste et « libre ». Il a la foi du charbonnier. Il traverse le tourbillon de l’histoire, les événements qui ont marqué sa vie, ma vie : la guerre d’Algérie, Vaclav Havel, la fin de la guerre au Viet Nam, la liberté exécutée au Chili, la mort de Franco, la chute du mur de Berlin, la libération de Nelson Mandela….et une multitude de faits qui ont rythmé ma vie quotidienne et forgé mon itinéraire politique et social.

Bébert, le fils à Bébert, revisite cette histoire, celle d’un syndicat visible, réel, présent sur le terrain dans une grande entreprise ouvrière. Bébert, comme moi est un syndicaliste, qui a essayé de construire au quotidien une CGT moderne, ouverte, mais très active et rigoureuse dans sa stratégie. Le parcours de cette vie militante se fond dans celle de dizaines de milliers de sidérurgistes et de mineurs de fer, les fils et les filles de Vulcain.

C’est un voyage à l’intérieur des syndicats de la sidérurgie et de la CGT, dans la période 1977 – 1990.

Aujourd’hui avec ArcelorMittal, l’histoire semble rebondir…Elle ne se réécrira pas de la même manière.

L’histoire sociale de la restructuration de la sidérurgie fait partie de la grande histoire ouvrière. Les sidérurgistes n’étaient pas des délinquants du social. Des populations entières, les syndicats se sont dressés contre les restructurations de la sidérurgie, souvent l’acier et la rage au cœur, impuissants face aux fermetures de sites et des mines, trahis dans leurs espoirs de changement de 1981 à 1986, comme aujourd’hui à Florange. Les luttes furent très dures, directes, violentes souvent. Rien à voir avec celles médiatisées de 2013.

Le ministre de l’intérieur actuel devrait en tirer des réflexions pour l’avenir, car c’était déjà la colère contre la trahison, contre les casseurs de l’Espoir et du changement. Car qui a construit le progrès social, la République, la démocratie ? Ce sont les humbles, les ouvriers, les fils d’ouvriers, les sans-pouvoirs, les hommes libres, les démocrates.

Précurseurs, rebelles, vigilants, les sidérurgistes restent debout. L’histoire sociale de la grande restructuration, pour Bébert, doit éclairer la réflexion des sidérurgistes du XXIe siècle, la sidérurgie des aciers, la sidérurgie des process, des compétences.

D’Usinor et de Sacilor, d’Usinor-Sacilor, d’Arcelor, maintenant avec ArcelorMittal est né un géant mondial financier et industriel, le numéro 1 de l’acier.

Bébert réfléchit, se souvient et remonte dans ses souvenirs.

La crise a révélé, dans la plupart des pays européens, des situations locales et régionales totalement bloquées et contenant en germe leur propre effondrement.

La sidérurgie, mono industrie du XIXe siècle, a modelé pour un seul usage les territoires notamment les structures urbaines. Elle a enclavé les vallées, fait travailler des hommes et des femmes dans des conditions telles qu’ils n’ont pas eu besoin d’exprimer leur autonomie. Le collectif, moteur de la société dominait.

Charbonnage, sidérurgie, textile ont conduit à une certaine désertification des bassins d’emplois du Nord et de la Lorraine.

Personne dans ces régions n’était prêt à affronter un tel séisme sur l’emploi. Pour tous ces hommes et ces femmes, qui voulaient vivre et travailler au pays, il a fallu trouver des raisons nouvelles de se mobiliser, de réapprendre à apprendre, de quitter son pré carré culturel, de couper ses racines, pour les recréer ailleurs.

C’est dans un tel contexte économique, social, industriel que les sidérurgies européennes et françaises ont opéré une restructuration drastique des outils de production et des effectifs. Dans chaque pays, des mesures sociales spécifiques ont accompagné ces difficiles restructurations.

Mesures d’âges, incitations aux départs volontaires, mobilités internes, mobilités externes, congés de conversion, désindustrialisation et sociétés de reconversion comme Sodie, pôles de reconversion des régions, gestions des ressources humaines….des décennies après, quels bilans peut-on effectuer ? Quelles expériences peut-on en tirer ? Comment le syndicalisme a pu aborder ces problématiques ?

Comment les partenaires sociaux ont réagi face à ces graves questions et face aux salariés ?

Quelles ont été les remises en cause dans les pratiques syndicales européennes et nationales, dans les relations au travail ?

Des questions, qui pour Bébert, restent d’actualité aujourd’hui avec ArcelorMittal, la mondialisation de la sidérurgie et de l’économie.

Les sidérurgistes, les forgerons, comme Bébert, ont traversé et traverseront les siècles d’histoire et de modernité…

La tour Eiffel, leur représentation d’acier, trône toujours aujourd’hui fièrement au cœur de Paris, au cœur de l’Europe…Son acier est de l’acier lorrain et de l’acier roumain de Resita, donc de l’acier européen. Les ArcelorMittal en ont encore fait leur symbole.

Précurseurs, rebelles, vigilants, ils le sont….

L’acier, les sidérurgistes courageux, comme bien d’autres, ont permis la reconstruction des nations après la deuxième guerre mondiale. Avec la CECA, ils ont été parmi les premiers bâtisseurs de l’Europe, les premiers artisans d’une vaste réorganisation européenne du charbon et de l’acier… 50 ans d’expérience. Ils ont contribué à construire au concret dans la difficulté la paix pour des générations d’Européens.

Rebelles, ils l’ont été pour préserver une sidérurgie française moderne et compétitive pour devenir avec Usinor-Sacilor puis Arcelor, avant Mittal, le leader mondial de l’acier au seuil du troisième millénaire.

Les sidérurgistes ont payé au prix fort cette restructuration par une réduction drastique des effectifs : – 110 000 emplois de supprimés en une décennie.

Aujourd’hui, les sidérurgistes affrontent la tourmente de la mondialisation. Quel chemin parcouru depuis les années soixante-dix ?

1977 – 1989, plus de dix ans de révoltes sociales ont accompagné la plus grande restructuration industrielle du vingtième siècle. Les luttes des sidérurgistes entre 1970 et 1989, par leur ampleur et leur radicalité ont représenté les dernières grandes démonstrations syndicales et ouvrières du siècle. Peu à peu la gestion individuelle et l’individualisme ont pris le pas sur le mouvement collectif organisé.

Bébert est un de leurs leaders. Il tire une analyse, qui parfois lui paraît « cruelle ».

L’action des sidérurgistes, n’a empêché aucune fermeture ou réduction de sites industriels. Denain, Trith-saint-léger, Louvroil, Valenciennes, Mohlain, Thionville, Uckange, Hayange, Pompey, Gandrange, Hagondange, Longwy, Rombas, Réhon, Haudainville, la sidérurgie stéphanoise, le groupe Creusot Loire, les mines de fer….Pourquoi ?

Bébert comprend alors que dans l’économie de marché, le système capitaliste, seul l’actionnaire et donc le patron, le management détiennent le « Pouvoir ». Il devient illusoire de croire ou de faire croire que le Syndicat soit un « contre pouvoir ».

La dualité de pouvoir n’existe pas.

Le syndicat est tout au plus un contrepoids, plus ou moins déterminant. Bébert, dans sa quête de liberté, dans ses combats a vécu en permanence, cette cruelle contradiction.

L’action des sidérurgistes a néanmoins permis de concevoir et de mettre en place un des meilleurs et aussi un des plus coûteux dispositifs de mesures d’accompagnement social dans l’histoire des restructurations des industries en France et en Europe : Les « Conventions Générales de Protection Sociale de la restructuration de la Sidérurgie ». Cinq plans industriels, cinq CGPS. La CGT n’a signé aucune de ces conventions sociales.

Avec Sodie, la société de reconversion d’Usinor, les sidérurgistes ont « appris » à recréer des emplois. Bébert avec Eurocedres est « un enfant de Sodie ».

Les sidérurgistes rebelles et précurseurs ont inventé et lancé les premières radios libres avec « Radio Lorraine Cœur d’Acier », « Radio Quinquin », « Radio Jacquerie », avec Bébert … Pour et par les luttes, ils ont libéré les ondes.

Bébert rêvait d’une « sidérurgie forte, moderne et compétitive ».

Les sidérurgistes rebelles et précurseurs, sans le vouloir, ont écrit l’histoire de la continuité politique « droite-gauche-droite ».

Commencée sous Giscard (1977-1981), cette restructuration a traversé les deux septennats de François Mitterrand (1981- 1995) et la cohabitation avec la droite…. Continuité politique, continuité de responsabilité… Usinor et Sacilor constituaient deux groupes privés, ils ont été nationalisés, et privatisés à nouveau en 1996. Bébert est le témoin de cette traversée.

L’État a joué pleinement son rôle d’actionnaire principal.

Les sidérurgistes vendent aujourd’hui les aciers qu’ils produisent pour les clients.

Les sidérurgistes, rebelles et précurseurs, dès 1985, ont expérimenté les premiers éléments d’une logique des évolutions des métiers et des compétences. L’accord ACAP 2000 d’Usinor-Sacilor a représenté la fondation de la GPEC aujourd’hui, devenue une obligation légale pour la majeure partie de nos entreprises. Rompant avec une logique de départ, ils ont permis de sortir du taylorisme et de se projeter vers le XXIe siècle. Les sidérurgistes qui transformaient hier quasi physiquement la matière, dialoguent aujourd’hui avec la machine.
Bébert a ce dynamisme, cet enthousiasme pour toutes avancées et réflexions nouvelles.

Fin 1988, le parcours syndical de Bébert est interrompu brutalement.
Le sectarisme du PCF, l’idéologie en cours dans son syndicat, les provocations en tous genres mettent fin à son engagement syndical. Bébert, le leader syndical de la sidérurgie, n’apparaît plus « clair » politiquement, après la démission d’André Sainjon, secrétaire général de la FTM-CGT, le 8 septembre 1988.
Bébert comme Léon Jouhaux est réformiste, c’est là son défaut.

Après un procès « stalinien », qui dure quatre heures au siège de la FTM-CGT à Montreuil, Bébert est viré de ses responsabilités internationales, nationales et de son syndicat d’entreprise. L’appareil communiste, Krasucki en tête, frappe une dernière fois dans la CGT, la dernière purge un an avant la destruction du mur de Berlin et la fin du totalitarisme communiste à l’ Est.
Bébert se retrouve alors au milieu du gué. Que faire ?

Va–t’il poursuivre son engagement syndical ? Dans quelle organisation, la CGT, la CFDT, Force Ouvrière. Difficile, il pèse le pour et le contre. La riposte stalinienne risque d’être des plus haineuses et invivables à Montataire. Il pense à Léon Jouhaux et à Vaclav Havel.
Il cherche une voie « autrement ». Il a rendez-vous avec la « liberté ».

Il n’hésite pas longtemps, il n’a pas peur du risque, il sait prendre des « risques libres ». Ce sont les plus beaux.

Avec André Sainjon, il crée une première fois, un institut, l’IRISE, l’Institut pour la Recherche et l’Initiative, Sociale, Européenne. Il en est son président jusqu’en mai 1991. Le 1er juillet 1991, l’ancien syndicaliste se mue en « patron » et crée sa propre entreprise Eurocedres. Le chercheur devient alors entrepreneur.

Dans le système manichéen français, pour les partisans de la confrontation et de l’antagonisme de classe, il est un « vendu ».
Moi, le fils du forgeron, j’ai vendu mon âme aux patrons capitalistes. Horreur et damnation !
Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi, tu es un ennemi.
Bébert est et reste un « ancien syndicaliste devenu patron ».

L’expérience sociale acquise durant vingt ans, sans renier ses origines et son parcours, il décide de la mettre au service des entreprises, pour tenter de sortir de la confrontation héritée du XIXe siècle.

Le « mouvement de ma vie », est celle de Bébert à travers la restructuration de la sidérurgie ; mon engagement « internationaliste », et syndical à Usinor Montataire, les actions au quotidien, la construction et la réflexion industrielle, la révolte des sidérurgistes, la rupture et le procès, la liberté,.

1989, le mur de Berlin tombe, l’histoire des hommes libres frappe de nouveau à la porte.

Bébert nous invite à emprunter ce chemin, le chemin de sa vie dans le pays du travail, dans la maison syndicale.

La clarté se projette au pays du travail. La vérité remonte à la surface. Bébert devient Raphaël Garcia, le PDG d’Eurocedres, l’expert en relations sociales et syndicales, le chercheur et l’entrepreneur. Il passe du syndicalisme de terrain au management social de proximité.

L’horloge du temps s’emballe…

2013, après une longue « séparation » Bébert rencontre Raphaël. Fiction et réalité, des heures entières (Bébert, 33 ans, Raphaël, 63 ans), le syndicaliste et le patron cherchent à se comprendre, se confrontent, dialoguent…. ils s’expliquent au cœur du Béarn.

La discussion est vive et sans compromis ;

Après la tempête, la sérénité semble venir dans ses deux crânes.

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